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Songe de novembre


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« Si vous ne pensez pas, créez de nouveaux mots ;
Et que votre jargon, digne en tout de notre âge,
Nous fasse de Racine oublier le langage
. »

Voltaire, Les deux siècles (1771 ?)
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     Pour vous préciser ma position personnelle au sujet du franglais (affreux mélange de français et d'anglais) et de la néonymie (création de termes nouveaux) tout en tentant de détendre l'atmosphère, je vous propose maintenant un petit texte que j'ai fait circuler en novembre 2001 dans les milieux de la terminologie et de la traduction et qui figure dans mon dictionnaire depuis la version 3.



- = o A o = -


          Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs et Chers Collègues,


     J'ai fait un rêve.

     Comme le sujet en était la terminologie, je me permets de vous en informer, mais je ne peux vous en communiquer la teneur que pour ce qu'elle est, c'est-à-dire le souvenir évanescent d'un songe d'une nuit d'hiver.

     C'est trop poétique à votre goût ? Alors, soyons plus concrets.

     Dans ce rêve, je mettais à jour mon dictionnaire d'informatique après avoir terminé une traduction lorsqu'une petite voix venant de nulle part s'adressa à moi en disant : « Ce que vous écrivez est faux ! »

     Interpellé de la sorte, je cherchais des yeux d'où pouvait provenir cette opposition. En y regardant bien, je m'aperçus qu'un petit esprit translucide se tenait entre mon clavier et mon écran et s'adressait à moi poliment mais fermement (tiens : un troll, francophone qui plus est !)

     Je me permis de lui répondre et d'argumenter avec lui. Mais ses arguments étaient vraiment forts et je n'ai pu le convaincre de la validité des miens.

     Voici donc un résumé de ses étranges conseils pour créer la nouvelle terminologie de l'informatique en français.



Soyez moderne, c'est le maître mot ! Le français de France date de plusieurs siècles ; il a fait son temps et est maintenant supplanté dans notre pays par la langue internationale ; au minimum, il faut qu'il s'en rapproche assez pour qu'on ne perçoive plus de différence.

Le franglais est ainsi particulièrement bienvenu (dites implémenter au lieu de mettre en oeuvre) ; s'il constitue un faux-sens ou est un faux ami, ce n'est que détail, car le mot provenant autrefois du français y revient légitimement (par exemple concurrent pour simultané).

Corollairement, ne craignez pas la confusion des domaines d’emploi si un terme anglais d’origine française nous revient avec un sens modifié ; les implications juridiques sont notamment les bienvenues : évitez l’interrogation d’une base de données, dites la requête.

Ne reculez pas devant l'emploi des suffixes à l'anglaise en « -sation » et « -ser » ; dites finaliser et non achever, parlez de sécuriser ; vous en serez félicitationnés. N’excluez pas l’antéposition de l’adjectif : dites sans broncher la totale qualité.

Simplifiez votre vocabulaire : pour dire commande, mais également conduite et suivi des opérations, pilotage, direction, maîtrise, vérification, gestion, régulation ou encore asservissement, dites contrôle et vous aurez toujours raison. Ne reculez devant aucune répétition, elle sera chaque fois la bienvenue.

Vous travaillez dans un domaine technique, celui de l'informatique ; il importe donc que le profane n'y comprenne pas grand chose : gardons secrets tous ses mystères, ceci renforcera notre utilité dans la société !

Donc, si une notion est difficile à comprendre, que sa formulation reste sibylline, voire hermétique. Sa signification réelle ne doit être perceptible que des seuls initiés.

Corollaire, la xylolalie (la langue de bois, voyons) est toujours la bienvenue ; si vous peinez à en créer, vous pouvez prendre exemple en de nombreux endroits sur les fonctionnaires internationaux : à l'ONU, à BRUXELLES, à l'OMC, etc... Dites ainsi système de stockage et non mémoire, terme vulgaire et vexant pour ceux qui en ont peu.

Pour vous exprimer de manière à rester vague et donc passer pour un profond penseur, utilisez toutes les ressources du discours : sens abstraits, images, métonymies, synecdoques, oxymores et j'en passe. Dites unité centrale au lieu de processeur, parlez d'intelligence artificielle.

Si vous devez vous exprimer publiquement, soyez prophétique. Tout doit être nouveau : ne dites pas « informatique et Internet », expression vieux jeux, écrivez les NTIC (vous savez, les nouvelles technologies de l'information et de la communication) ; ceci vous donnera du poids à moindre frais.

Les Français adorent les néologismes, même si ce n'est pas de votre goût ; vous êtes leur guide, donc suivez-les. Que dis-je : ne suivez pas la mode, précédez-la en la créant !

Modernisez, vous dis-je ! Dépoussiérez votre langue, rajeunissez-la, oubliez ses accents et autres signes diacritiques (en commençant par les majuscules où ils sont interdits), ses consonnes redoublées, ses règles aux exceptions incompréhensibles, etc... Oubliez l’ortaugraf’ et la tipografi à la française, préférez celle à l’américaine, simplifiée ! Mais respectez toutes les majuscules dans les phrases et expressions.

Dans tous les cas, les mots techniques s'exprimant par des termes déjà existants dans votre langue doivent obligatoirement changer de genre en français afin de marquer la nouveauté et le caractère unique de la notion apparue dans votre domaine : par exemple une cache devient un cache, oubliez l'antémémoire ; dites un interface et une astérisque.

Faites simple, que diable ! Un enfant de neuf ans doit pouvoir vous comprendre aisément ; statistiquement, c'est le niveau intellectuel de nos clients. Par exemple, ne dites jamais un circuit intégré (5 syllabes), dites une puce (1 syllabe). N'est-ce pas, ma petite ? Avouez que ça vous démange…

Prenez exemple sur certains journalistes, ceux dont le métier est d’écrire à destination des masses. N’évitez jamais l’argot des banlieues : dites la tchatche (en pataouète) et non le chat que l’on peut confondre avec un félin domestique. Soyez familier : n’hésitez pas à tutoyer le lecteur comme les Américains le font dans leurs documents ; si possible, évitez de transposer les noms et prénoms utilisés dans le texte.

Faites plus court pour être plus efficace (dites porter au lieu de transporter un programme d'un système à un autre : 2 syllabes au lieu de combien ?)

N'évitez jamais la transposition hardie de concepts culturels à destination de notre langue (dites global et non mondial) ; votre style d'expression était trop vieux jeu et bien trop hexagonal (dites émergent et non nouveau) ; ne dites jamais l'informatique, terme vulgairement français, mais la technologie de l'information, terme plus noble (et remarquable traduction mot à mot de l’américain).

Ne craignez ni les américâneries, ni les japoniaiseries. Ne traduisez que si vous y êtes vraiment contraint, transposez le reste du temps : dites tolérant aux fautes et non résistant aux pannes.

Recevez avec reconnaissance le vocabulaire « maison » des constructeurs et producteurs ; après tout, ils ont d’excellentes raisons de le mettre en avant et vous évitent ainsi bien des recherches en terminologie ; de même, élargissez votre vision, soyez mondial et acceptez ce qui vient des différents continents. Par contre, doutez systématiquement du jargon des normalisateurs de tout poil, ces coupeurs de cheveux en quatre.

De même, ne faites aucune objection à ce qui serait contraire à une signification technique terre à terre (dites un lecteur de disque dur). Comme traducteur, vous êtes particulièrement mal placé pour infléchir un usage. Quant à le corriger, n’y pensez jamais…

Préférez les expressions qui constituent des non-sens en français ; si votre cartésianisme les rejette, sachez que les Anglo-saxons en raffolent ! Or vous vous devez de les suivre au plus près, car ils sont la lumière du monde. Préférez l’humour, basé sur le non sens, à l’esprit qui s’appuie sur lui.

Simplifiez à outrance ; la traduction doit être aussi brève que le mot d'origine, si possible davantage (prenez exemple sur l'américain où le téléphone devient phone). Vous qui êtes traducteur, vous savez que l'on vous paie au nombre de mots du texte d'origine et non selon celui du texte que vous produisez ; alors soyez bref, économisez les syllabes donc les frappes de touches.

Usez et abusez des abréviations, non en français mais dans la langue d'origine, en évitant bien entendu de préciser ce dernier point ; il n’est jamais grave d’avoir une expression ambiguë : dites ATM et non TTA ou automate bancaire selon le cas. Votre lecteur s’y retrouvera aisément grâce au contexte.

Dans la même veine, admettez le plus souvent possible les termes non traduits (dites un driver et non un pilote logiciel) ; tout le monde les comprend et il faut bien que votre langue évolue !

Inversement, traduisez selon votre humeur certains noms déposés en leur équivalent français ; pour que personne ne s'en aperçoive, affublez d'un article ceux n'en possédant pas ; ainsi, Internet doit se dire le réseau, même s'il en existait déjà d'autres à commencer par l’eau, le gaz, l'électricité et le téléphone. Pourquoi pas, attribuez-leur un genre selon votre fantaisie du moment.

Dans votre expression en tant que spécialiste, vous êtes largement au-dessus du ridicule et même de la grossièreté : dites un bogue, pas une erreur ; ne dites jamais un élément binaire, utilisez un mot d'une seule syllabe qui désigne une pièce de navire servant pour son ancrage à quai ; tant pis pour les personnes coincées ou simplement polies !

Personnalisez et divinisez les entités dont vous parlez : dites invoquer une méthode. Attribuez-leur toutes les vertus, reconnues ou supposées : parlez toujours de système intelligent. Autant que possible, privilégiez le vocabulaire à connotation religieuse : dites acte de Dieu et non catastrophe naturelle.

Si vous hésitez sur la correction d'une traduction comparée à celle d'une autre, ne retenez que celle ayant le plus d'occurrences indiquées sur le Web : la majorité d'opinion a toujours raison au niveau mondial et ainsi vous ne pourrez jamais vous tromper (surtout si elle a le bonheur de rectifier les appellations produites par les organismes internationaux de normalisation). Lorsqu'elle change, faites de même : ce n'est pas la girouette qui est inconstante, c'est le vent qui a changé ; vous aurez donc toujours raison.

Si possible, éliminez tout mot intermédiaire dans les expressions tels que les articles, conjonctions et liaisons ; privilégiez les appositions de termes, en vous gardant bien d'indiquer quel est le déterminant et le déterminé. Surtout, ne distinguez jamais le substantif du verbe ou de l'adjectif : dites un composant objet. Accordez-les comme en genre et en nombre, à votre goût.

Appliquez-vous à traduire mot à mot les expressions, en évitant prudemment de restituer leur signification profonde qui peut vous échapper : pour une base de données, écrivez clé primaire et non identifiant, terme d’invention française donc compréhensible par les seules personnes ayant plus d’instruction que la moyenne !

Souvenez-vous que le suffixe « -iel » est en français moderne non la qualification de ce qui est relatif à quelque chose, mais l'abréviation de l'adjectif électronique ; parlez de courriel, non de message.

Ne vous inquiétez pas de la correction des néologismes que vous créez : mêlez joyeusement les langues d'origine (par exemple anglais, français et grec ou latin) : dites déboguer. Vous passerez pour savant en écrivant tutoriel au lieu de didacticiel (3 syllabes au lieu de 4) et vous pourrez expliquer la différence entre eux.

La traduction d'un verbe doit toujours se faire au premier groupe en français ; la forme pronominale est à proscrire et le verbe sera toujours transitif ; dites par exemple « adresser quelque chose ». Préférez l'expression à la forme passive, celle qui a le poids le plus officiel, la forme active étant trop banale, voire futile.

Remplacez une racine d’un mot par un simple suffixe afin d'alléger encore : par exemple, dites graticiel pour désigner un logiciel gratuit : 3 syllabes au lieu de 5.

Pour faire plus court, débarrassez vos mots de leurs préfixes et suffixes inutiles : ne dites pas un organisateur, mais un organiseur.

En règle générale, si votre expression choque en français, sachez qu'elle marquera mieux les esprits qui s'en souviendront donc plus facilement.

Enfin, la compréhension de votre expression doit être intuitive et non bassement explicite ; vous êtes spécialiste, efforcez-vous donc de penser de manière indicible et ineffable.



     J'allais répondre que, par définition, l'indicible et l'ineffable ne peuvent s'exprimer clairement... lorsque je me suis réveillé ; en consultant ma montre, je constatais qu'il était temps de préparer mes interventions à la prochaine réunion de terminologie.

     Je ne peux bien entendu reprendre à mon compte les élucubrations de ce spectre malfaisant et je ne vous les transmets que pour ce qu'elles valent, c'est-à-dire pas grand chose.

     Heureusement, ce n'était qu'un rêve !

     J'espère que son récit vous aura diverti et suscitera vos réflexions ; je souhaite en outre qu'il vous servira d'aiguillon pour préparer notre prochaine réunion de travail.


- = o Z o = -

RUEIL, 15 novembre 2001


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traducteur      et      terminologue



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traducteur informatique, terminologue



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